Evelyn De Morgan et la lumière d’Éos : quand l’aube anglaise rejoint les songes français

“Aurora Triumphans” (1886), Evelyn De Morgan

Il y a dans les toiles d’Evelyn De Morgan une lumière qui ne s’éteint jamais, une clarté d’aurore qui semble avoir traversé les siècles pour venir se poser sur ses figures féminines.
Artiste préraphaélite anglaise, elle convoque les mythes comme autant de miroirs d’un idéal intemporel. Parmi eux, Éos, la déesse grecque de l’aube, tient une place singulière.

Les préraphaélites avaient pour dessein, entre autres, de rendre à l’art une fonction : éveiller, édifier, élever. Leurs œuvres avaient pour mission de parler à la morale autant qu’aux sens. Mais cet idéal n’excluait pas la recherche d’esthétique : leur beauté était toujours porteuse d’un enseignement.
Leur ambition ? S’adresser à toutes les facultés humaines : l’esprit, l’intelligence, la mémoire, la conscience, le cœur… et non pas seulement flatter le regard.

Cette volonté n’est pas unique dans l’histoire. D’autres mouvements ont cherché à redonner à l’art une force active et sociale.
On la retrouve dans l’Art & Crafts en Angleterre avec William Morris, où l’art devient artisanat et embellit la vie quotidienne.
On la retrouve dans le Bauhaus, au XXᵉ siècle, qui voulait unir beauté et usage, abolissant la frontière entre l’œuvre et la vie.
Elle se retrouve aussi dans l’art engagé des muralistes mexicains comme Diego Rivera, qui peignaient pour éduquer, réveiller une conscience collective.

Car qu’est-ce qu’un artiste s’il ne participe pas, même en creux, à l’évolution de la société ? Serait-il seulement témoin du temps qui passe, des éléments naturels, du soleil, de l’eau, des forêts ?
Peut-être.
Mais parfois, derrière une forêt, il y a un message : celui d’apprendre à regarder autrement, d’inventer une manière de mieux habiter le monde.
Ainsi l’art, même dans sa contemplation la plus silencieuse, devient une invitation : prendre le temps de savoir vivre tout simplement.

À présent, un mouvement nouveau émerge : il mêle tous les sens, l’odorat comme le toucher, en associant les œuvres culinaires aux œuvres sculpturales.
Tous les sens y sont convoqués et mis en exergue pour le plus grand plaisir de chacun.

Avec ou sans Partageos, cette approche multidimensionnelle se révèle tantôt à travers des concours, tantôt lors d’expériences événementielles.
Elle témoigne que notre rapport à l’art évolue : l’art n’est plus seulement à contempler, il se vit.

On le voit dans les installations olfactives de Sissel Tolaas, où une odeur raconte une histoire mieux que des mots.
On le goûte dans les créations immersives du collectif Bompas & Parr, qui transforment la gastronomie en architecture éphémère.
On le touche et on le déguste dans les performances de la Food Art Week, où la matière comestible devient sculpture.

Toutes ces expériences, par leur audace sensorielle, prolongent, d’une manière inattendue, l’élan d’Evelyn De Morgan et la lumière d’Éos : une lumière qui ne se contente pas d’éclairer les yeux, mais qui réveille tous nos sens.


L’origine mythique d’Éos

Dans la mythologie grecque, Éos est celle qui ouvre les portes du ciel chaque matin, offrant au monde les premières couleurs du jour.

Sœur d’Hélios et de Séléné, elle s’élance dans son char aux chevaux flamboyants, dispersant les ombres et réveillant les âmes endormies.

Sa beauté, disent les poètes antiques, était telle que Zeus la condamna à aimer les mortels, une passion éternelle et éplorée. Une aurore recommencée chaque jour.


La peinture d’Éos chez Evelyn De Morgan

Dans l’univers de De Morgan, Éos n’est pas une héroïne triomphante.
Elle est une figure vaporeuse, presque prisonnière de sa propre clarté.

Drapée dans des tissus légers, ses gestes spiralés contiennent l’aube elle-même.
Les couleurs chaudes et poudrées – roses fanés, ors doux, bleus d’outremer – créent une atmosphère suspendue où la lumière devient matière.

Chez De Morgan, la mythologie sert à penser la condition humaine.


Le miroir français : Claudel, Abbéma et Moreau

La fin du XIXᵉ siècle, en France, répond à Londres avec une musique différente : sensuelle, dramatique, incarnée.

La peinture Louise Abbéma 1897 Style: Impressionisme Genre: peinture symbolique

Camille Claudel : le mythe dans la chair

Chez Camille Claudel, la pierre s’anime.
Dans L’Âge mûr ou Clotho, on retrouve l’inéluctable et le destin : les Parques grecques renaissent sous ses doigts.

Elle prend la matière à bras-le-corps : un mythe sculpté, non pas contemplé.


Louise Abbéma : l’aube mondaine et les voiles d’un rêve

Peintre des élégances parisiennes, Louise Abbéma a parfois laissé passer dans ses portraits une Éos moderne, cachée derrière les drapés et les tissus clairs.

C’est une aurore citadine, un lever de jour dans un jardin d’hiver :
l’Antiquité glissée dans les salons haussmanniens.


Gustave Moreau : le maître des songes antiques

L’atelier de Gustave Moreau était un panthéon.
Ses toiles saturées d’or et de détails transfigurent les mythes :
Hélène, Orphée, Léda deviennent icônes d’un rêve suspendu.

Moreau sature la toile de symboles comme De Morgan la sature de lumière.
Deux visions parallèles d’un même désir : échapper au temps.

“Hélène de Troie” (1880)

Dialogues invisibles

Même sans se connaître, De Morgan, Claudel, Abbéma et Moreau se répondent par-delà la Manche.

L’Angleterre contemple la pureté.
La France palpe la passion.
Toutes ces mains, ces pinceaux et ces ciseaux cherchent à retenir l’aube éternelle.


Héritage

Peindre Éos, sculpter Clotho, orner Hélène…
c’est refuser que la nuit soit une fin.

Chaque lever de soleil est une promesse de recommencement, une petite victoire de l’art sur le temps.


Et si l’aube était aujourd’hui ?

Leur art nous pose une question vertigineuse :
qu’est-ce que l’aube, pour nous ?

Notre époque, emportée par la vitesse, vit dans une aurore perpétuelle : chaque instant est déjà un souvenir.

La Damoiselle élue (entre 1871 et 1878), Dante Gabriel Rossetti, Fogg Art Museum, Cambridge.

Éos au XXIᵉ siècle : cinq œuvres pour une nouvelle aurore

Sophie Calle – Prenez soin de vous (2007)

Exposition à la BnF après la Biennale de Venise.
Une lettre intime devient mille lectures : l’aurore des émotions.

JR – Inside Out Project (depuis 2011)

Portraits géants collés sur les murs du monde :
des visages qui ouvrent le ciel dans la ville.

Ann Veronica Janssens – Blue, Red and Yellow Fog (1999)

Des brumes de couleurs : on avance à travers l’aube comme dans un rêve.

LIOBAU – Aurore data (2023)

Installation immersive à Paris.
Des halos de lumière mouvante recréés par des flux de données : une Éos numérique et respirante.

Olafur Eliasson – The Weather Project (2003)

Un soleil artificiel à la Tate Modern.
Les spectateurs se couchent sous la lumière : le rituel primitif de l’aurore renaît.


Une exposition imaginaire : Éos, 2025

Réunir ces artistes, ce serait tendre un miroir contemporain à De Morgan et aux peintres français du XIXᵉ siècle.
La nouvelle Éos n’est plus une femme seule : elle est une somme de regards, de flux, de lumières partagées.


Et demain ?

Si Evelyn De Morgan peignait aujourd’hui, peut-être délaisserait-elle ses pinceaux pour une œuvre interactive, où Éos changerait au rythme des spectateurs.

Une aurore mouvante, infinie, parce qu’aucune lumière ne se ressemble.


Et si cette promenade entre mythes et modernité vous a ouvert l’appétit d’images…

Un autre article vous attend ici, https://partageos.info/renaissance-sous-verriere-le-grand-palais-cathedrale-des-arts-et-miroir-dhumanite/.

A propos de Partageos 36 Articles
LE PERIMÈTRE : Peintures, écritures, photographies, sculptures, dessins, collages, gravures & estampes, arts textiles, arts numériques, design, mixte… et même l'art de la table grâce à de nombreux chefs !