Il y a des inventions qui n’annoncent pas la fin d’un monde, mais sa mue. Badabook fait partie de celles-là. Une initiative française de recommandation littéraire par IA, pensée non comme une baguette magique qui dicterait « le” bon livre, mais comme un passeur qui remet du souffle dans la rencontre entre un lecteur et une phrase. L’idée est simple et audacieuse, six questions, dont certaines ressemblent à des confidences (presque existentielles), pour proposer cinq livres “en résonance” avec l’humeur, le désir, l’énergie du moment, puis un coaching de lecture pour accompagner l’élan.
Derrière Badabook, on trouve Félicité Herzog, écrivaine, libraire, fondatrice de Devina AI, longtemps associée à la librairie parisienne L’Écume des Pages. Et voici que l’actualité ajoute une torsion romanesque à ce lancement technologique, fin février 2026, plusieurs médias rapportent sa démission de la présidence de L’Écume des Pages, sur fond de désaccords avec Vivendi et d’inquiétudes liées à l’indépendance et au pluralisme.
Cette démission agit comme un révélateur : on ne parle pas seulement d’un outil “tech”, mais d’un symptôme culturel. Qui tient le gouvernail de nos lieux de médiation (librairies, médias, recommandations) ? Et surtout, comment éviter que la prescription ne devienne un couloir unique, qu’il soit marchand, idéologique… ou purement statistique ?

Ce que Badabook change dans le marché du livre
1) Une “pré-librairie” pour ceux qui n’osent pas entrer
Badabook vise un public souvent oublié : les lecteurs intimidés par l’abondance, ceux qui se sentent “pas à leur place” face aux tables de nouveautés ou aux codes implicites. Livres Hebdo rapporte explicitement ce constat : certaines personnes n’osent pas entrer en librairie, et l’outil pourrait jouer le rôle de tremplin, d’étincelle, pour accompagner ces lecteurs jusqu’aux librairies.
Conséquence marché : si l’outil réussit, il peut ré-augmenter le nombre d’acheteurs, donc élargir la base plutôt que déplacer simplement des parts.
2) La promesse du “fonds” face à la tyrannie de l’instant
Dans un communiqué autour des tests en aéroports parisiens (Relay / ADP / JCDecaux Airport), Badabook insiste sur le fait de valoriser nouveautés et fonds éditorial, ces livres qui vivent au-delà de la vague promo.
C’est un point crucial : si l’IA apprend à recommander autrement qu’en suivant le bruit, elle peut redonner une chance à des titres moins exposés, et donc détendre un marché souvent compressé par la rotation rapide.
Pour l’instant, Badabook travaille sur un socle d’environ 1 400 ouvrages, appelé à s’élargir vers près de 100 000. C’est déjà beaucoup… et pourtant, ce n’est qu’une goutte dans la mer des ~810 000 titres disponibles en France, mer encore gonflée par la poussée de l’autoédition.
3) Un nouveau théâtre de la recommandation : le voyage
Badabook s’installe aussi là où l’on a du “temps flottant” : salles d’embarquement, totems conversationnels, parcours de cinq minutes, lecture comme extension du départ.
Traduction business : la recommandation devient une expérience, pas un simple “vous aimerez aussi”. Et l’expérience, dans la culture, est souvent ce qui recrée du désir.

Les avantages, à condition de tenir la barre éthique
Badabook avance une ligne de défense essentielle, l’IA s’appuierait sur des sources publiques et n’exploiterait pas directement les œuvres, avec une attention affichée au droit d’auteur.
Dans un paysage où la création s’inquiète (souvent à raison) de l’aspiration massive des contenus, cette promesse de traçabilité et de “sources publiques” n’est pas un détail technique : c’est un pacte culturel.
Et c’est là que l’histoire rejoint très naturellement l’esprit Partageos.com :
- l’IA n’a de sens que pilotée, expliquée, au service de l’humain,
- elle doit augmenter la médiation, pas abolir les médiateurs,
- elle doit renforcer la circulation des œuvres sans dissoudre la paternité, ni la nuance.
Badabook se présente d’ailleurs comme un prolongement de la mission du libraire “à distance”, et non comme son remplaçant.
Partageos, de son côté, porte une idée voisine dans sa philosophie : diffuser, relier, donner une scène, encourager des usages qui transforment l’attention en rencontres et en culture vivante.
Le point de vigilance : la recommandation n’est jamais neutre
La France le sait depuis longtemps : au Procope, au Café de la Régence, dans ces lieux où la conversation a fabriqué des écoles et des fractures, la médiation façonne le monde autant qu’elle le décrit.
Avec l’IA, on change d’échelle : la recommandation peut devenir une pluie fine, quotidienne, quasi invisible, qui oriente nos curiosités.
D’où la question centrale, très “Partageos” : qui contrôle le contrôle ?
- Transparence des sources (et des limites)
- Pluralisme assumé (éviter l’uniformisation par le confort)
- Rôle humain maintenu (libraires, bibliothécaires, critiques, enseignants, lecteurs)
Si ces garde-fous tiennent, l’IA peut devenir un allié de la diversité culturelle. Si elle cède, elle risque de devenir un simple accélérateur de conformisme, un tapis roulant vers le déjà-vu.
Ne faudrait-il pas, alors, adosser à ce service un espace de discussion autour de ces recommandations ? Un lieu où l’on pourrait confronter les propositions, et même faire émerger d’autres pistes, portées cette fois par un réseau de libraires assez réactif pour étoffer les arguments, nuancer, proposer autrement, et en temps réel. À eux, à nous, de relever le défi : faire grandir cette offre grâce à une médiation plus vivante et plus dynamique qu’un « coaching numérique ». L’offre, en tout cas, n’est pas anodine : elle pourrait changer radicalement l’approche des amateurs de lecture et, au-delà, très certainement, notre rapport à la culture. Car pourquoi s’arrêter au seul secteur du livre ? Le principe pourrait s’appliquer à tous les domaines artistiques et culturels. Raison de plus pour s’organiser en amont afin de garantir la pluralité des propositions.

Réflexion : Autoédition, la marée haute de l’inattendu, et le défi de la recommandation
L’autoédition grandit en France comme une marée patiente, elle ne renverse pas la digue d’un coup, elle monte, jour après jour, et redessine le paysage. Pour la recommandation, c’est un bouleversement silencieux mais décisif qui profite des nouvelles technologies pour contourner le marché traditionnel.
Plus il y a de livres, plus la question n’est plus “que publier ?” mais comment être trouvé, comment devenir proposition plutôt que simple existence numérique. Dans ce nouvel écosystème, l’autoédition offre des atouts puissants, elle libère des voix que les circuits traditionnels n’auraient jamais accueillies, elle permet l’expérimentation (formats courts, séries, essais hybrides, poésie de niche), et elle tisse parfois une relation directe avec le lecteur, presque de l’ordre de l’atelier, où l’auteur ajuste, corrige, réédite, écoute.
Mais cette liberté a ses zones d’ombre, et elles touchent précisément le cœur du sujet, la recommandation. L’absence de filtre éditorial peut créer une dispersion qualitative (relecture, correction, cohérence graphique, qualité d’impression), et surtout une fragilité de confiance : dans l’océan des parutions, le lecteur cherche des repères, des garanties, une main tendue. S’ajoutent des risques économiques : visibilité payante, publicité, algorithmes de plateformes, et parfois une petite industrie parallèle de prestataires qui promettent “diffusion” et “succès” à prix fort, avec des résultats flous. Sans médiation, l’autoédition peut devenir une bibliothèque immense… dont les rayons restent dans le noir.
C’est là que la question de la proposition rejoint frontalement celle de la recommandation. Une IA comme Badabook, si elle est bien cadrée, peut devenir une lampe qui éclaire des chemins inattendus, y compris vers des auteurs autoédités, à condition de ne pas reproduire les biais du marché (tout ramener au déjà-vendu, au déjà-liké). Mais l’outil ne suffit pas, il faut une éthique de la médiation. Autrement dit : de la transparence (d’où viennent les recommandations), du pluralisme (ne pas uniformiser les goûts), et une place assumée pour l’humain (libraires, bibliothécaires, lecteurs, critiques, évènements).
Dans l’esprit Partageos, l’enjeu est limpide : faire de la recommandation un geste de culture, pas une simple mécanique. La proposition artistique, qu’elle vienne d’un grand éditeur ou d’un auteur seul à sa table, mérite un cadre qui respecte les œuvres et aide le lecteur à rencontrer ce qui pourrait le transformer. C’est une vieille idée française, presque une tradition civique. La littérature comme conversation nationale, où l’on ne cherche pas seulement à vendre, mais à transmettre, à relier, à laisser dans la mémoire collective cette empreinte légère et tenace qu’un livre sait déposer.

Conclusion
Badabook arrive comme une offre élégante dans le labyrinthe des “trop de livres, pas assez de boussole”. Et la démission de Félicité Herzog à L’Écume des Pages rappelle, en creux, que la culture n’est pas seulement une affaire d’outils, mais de valeurs, de gouvernance, d’indépendance, de confiance.
L’enjeu, pour le marché du livre, est limpide : faire de l’IA une rampe vers la lecture, les librairies et les auteurs.
Et c’est exactement la ligne que Partageos défend quand il parle d’une IA contrôlée, consciente de ses responsabilités, au service de l’humanité. Dès le 29 avril 2023, Partageos posait ce principe avec une formule-manifeste en lançant l’IA dite « Intelligence Anatomique » : les IA, ce sont nous, uniquement ce que nous acceptons d’en faire, d’où les mots d’ordre #NousSommesIA, #JeSuisIA et #TouchePasAMonIA. Autrement dit : la recommandation, les outils, les algorithmes ne doivent jamais devenir des souverains invisibles, mais rester des instruments lisibles, guidés par des humains, au service des œuvres et de la liberté de choisir.